La démocratie en Europe, la crise économique en Grèce et le regard médiateur

La démocratie en Europe, la crise économique en Grèce et le regard médiateur

Etymologiquement, démocratie signifie « le peuple aux commandes », « le peuple au pouvoir », ou bien encore « l’autorité au peuple ».

La situation de la Grèce et du peuple Grec cette année fait remonter de vieilles discussions. Par exemple, ce qui se passe maintenant, n’est-ce pas la conséquence de l’entrée de la Grèce dans la zone € ? Ou bien encore : plus anciennement, fallait-il laisser entrer la Grèce au sein de la CEE ? Et, en sourdine, sans pour autant ne pas être entendu, le débat sur le sens de la démocratie revient au devant des préoccupations, larguant les clans d’extrême droite, de Sarkozy à Lepen.

Finalement, le sujet politique est revenu grâce à l’étouffement économique. Il est revenu dans les conversations avec des sujets que nombre de citoyens n’ont habituellement pas l’occasion d’aborder. Ici, l’implicite est de savoir comment un peuple, en l’occurrence les Grecs, peut décider de son sort au sein d’une communauté d’intérêts ? Le peuple est-il qualifié pour le faire ? Clairement, le peuple – celui d’en bas, cela va sans dire – est-il digne de confiance pour décider de ce qui le concerne en premier lieu, sa situation économique dont le déclin lui est imputé ?

La situation de la Grèce fait résonner les balbutiements de l’Europe sociale

Dans cette réflexion, la discussion en vient à tourner autour de la solidarité européenne, de sa légitimité, autrement dit de la question de l’Europe sociale ou de l’Europe économique. Culturellement, nous sommes tous plus ou moins Grecs, plus ou moins Romains. Par delà les régionalismes, par delà les frontières, par delà les patriotismes et les étendards au service des seigneurs d’une époque révolue, ce qui concerne nos concitoyens de notre héritage bimillénaire nous concerne de manière aigüe. La spéculation dont la Grèce a fait l’objet se répand comme le venin du serpent monétaire. Une nouvelle entente aura beau faire frémir les valeurs financières, l’instabilité fera constamment le lit de l’insécurité.

Pour poser une toile de fond à la discussion, en imaginant que la Grèce sortirait de la zone euro, quel statut lui faire dans la géographie européenne ? La veille Europe ne se retrouverait-elle pas, d’une façon certaine, amputée de son inspiratrice, quoiqu’entrée tardivement dans l’organisation économique ? Evidemment que si. Quel sens donner à un système monétaire qui devrait son nom au premier pays à être exclu de son giron ?

L’opportunisme des nostalgiques d’une Europe autoritaire peut-il balayer « le rêve européen » ?

Le rêve européen n’a pas emporté l’adhésion des Eurosceptiques pas plus  que celle des nostalgiques du Reich

Ne seraient-ils pas nombreux ceux qui réentendraient les bottes des promoteurs d’un territoire nommé Reich ? La tentation totalitaire existe toujours. En 1990, elle a fait lever des réticences à la réunification allemande. Cette tentation est répandue, mais pas de la manière que l’on peut croire. Face à elle, un regard par dessus l’épaule lorgnant jusqu’en Amérique, le rêve européen s’est esquissé. Pourtant, avec les eurosceptiques comme alliés, elle a de nombreux nostalgiques, qu’ils aient ou non goûté aux rênes du pouvoir. Elle est soutenue par un esprit de servitude bien plus ordinaire que la volonté de pouvoir, c’est ce qui doit expliquer qu’il existe peu de dictatures violentes et toujours autant de servilité, au grand dam des promoteurs du discours de La Boétie, dont je suis. La montée du discours autoritaire du Front National et celui de la violence d’inspiration coranique ne font que confirmer cette observation, sans pour autant légitimer quoi que ce soit.

La fragilité démocratique

Le défaitisme ambiant pourrait laisser croire que les choses pourraient glisser vers de pire en pire, mais la réalité globale est que le sort humain va en s’améliorant, en dépit de toutes les valses hésitations et erreurs de conduite. Ces dernières peuvent conduire à des catastrophes sociétales, mais globalement, le cheminement est au progrès et c’est donc à lui qu’il est préférable de se tenir, plutôt que d’agiter les peurs qui font ressurgir les conservatismes et les systèmes régressifs.

Il apparait souvent délicat de faire confiance à un peuple qui apparait influençable, versatile, et capable de soutenir dans des jeux de manipulation des systèmes contraires à ses propres intérêts. Toutefois, la même suspicion peut être portée, avec la même force, sur ceux qui prétendent exercer légitimement le pouvoir, ainsi que sur les ambitieux toujours à l’affût d’une torpeur ou d’une cascade d’incompétences.

Dans une telle situation, la démocratie interroge. Elle interpelle plus que jamais le rapport de confiance tendu entre les représentants d’intérêts et ceux qui les subissent. La démocratie est-elle le meilleur système ? N’est-elle pas déviée, voire dévoyée ? Les gens de finances se sont habitués à ce que, dans les sociétés revendiquées démocratiques, l’électorat se conduise de manière à élire des représentants disposés au respect de l’ordre établi. Cette discipline vaut bien le suffrage universel et de multiples déclarations de confiance, même désabusées.

La rentabilité démocratique au coeur du projet européen

Imagine-t-on annuler la dette d’un pays sans qu’il y ait des mouvements sociaux de la part de tous les endettés des pays non bénéficiaires ?

Le chahut économique provoqué par les jeux spéculatifs a mis la Grèce dans le rouge. Qui doit payer ? Imagine-t-on annuler la dette d’un pays sans qu’il y ait des mouvements sociaux de la part de tous les endettés des pays non bénéficiaires ?

L’une des questions concernant la démocratie est de savoir s’il s’agit d’un système descendant, c’est-à-dire un mode de gouvernement qui permet au peuple de s’exprimer grâce à la volonté bienveillante (souvent toute relative) de dirigeants, ou d’un mode de gouvernement placé sous le contrôle direct du peuple ? Autrement dit, le système représentatif est-il aux commandes de manière inconditionnelle dès lors que des mandats ont été confiés ou existe-il des moyens de régulation, voire de contrôle, d’empêchement et de réorientation en cours de législature ?

Le sens de la démocratie

Le rappel de la définition d’Abraham Lincoln (président des États-Unis de 1860 à 1865) la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », fait toujours son effet, mais à observer le fonctionnement des Etats Unis, il est clair qu’il existe un précipice entre la déclaration et la réalité. On pourra en déduire ici que la démocratie peut bien être un idéal dans lequel des dirigeants font baigner l’espoir populaire.

Etymologiquement, démocratie signifie « le peuple aux commandes », « le peuple au pouvoir », ou bien encore « l’autorité au peuple ».

Pour Aristote, la démocratie serait un régime politique dont le principe est de favoriser l’expression et la prise en compte des intérêts des plus pauvres. Certes, ce n’est pas l’intérêt commun mais ce système permettrait, selon Aristote, de ne pas servir en premier les intérêts des plus riches. Dans ce business, la combinaison de la république et de la démocratie semblerait donc être la plus judicieuse, c’est la raison pour laquelle Aristote préconisait l’égalité de tous dans l’exercice du pouvoir politique, sans prendre en compte l’esprit de servitude, le mercantilisme et l’ambition égocentrée. Avec de tels paramètres, la démocratie pourrait bien sembler illusoire.

Expérience faite, les plus pauvres ont tendance à élire les candidats qui leur sont présentés par les plus riches. L’affaire est faite. La démocratie est close.

La démocratie, c’est d’abord l’éducation, 

A l’éclairage de la discipline de la médiation professionnelle, la démocratie pourrait être considérée comme une société dans laquelle s’exprime un idéal d’altérité, par l’accueil et la reconnaissance des différences et par delà les habitudes d’arbitrages hérités de la féodalité. Ce système ne peut avoir d’autre fondation que celle de l’éducation de la responsabilité, soit l’instrumentation de chacun pour un exercice opérationnel de la liberté.

Pour exercer la démocratie, l’éducation est indispensable. Et l’enseignement de la démocratie passe d’une part par celui des fondamentaux de la motivation et des rapports humains, d’autres part par celui des réalités tangibles du monde et aussi par l’enseignement des détournements de la démocratie, des travers des dogmes et des idéologies. Ainsi, dans la démocratie, les contraintes traditionnelles articulées autour des représentations et des valeurs ne sauraient s’imposer à quiconque, sauf à celui / celle qui les professe. Le pragmatisme est un socle commun pour faciliter une discussion permanente concernant l’exercice démocratique.

De ce fait, la démocratie ne suppose pas une délégation des décisions concernant les enjeux et les intérêts, pas plus que des aspirations et des volontés. La délégation est pour l’exécution des missions et la représentation des objectifs. La démocratie n’est pas non plus un système lié à la négociation, avec lequel s’exercent des jeux d’empressement, de précipitation, mais sur un rapport de mutualisation, de patience, donnant du sens à la société humaine dont le pacte ne saurait s’articuler sur la gestion des adversités mais sur la promotion de l’altérité.

La démocratie n’est pas un système lié à la négociation, mais un système d’altérité, de solidarité et de promotion de la liberté.

Cette approche consiste à remettre à plat le pilier économique qui a lui-même bousculé le pilier spiritualiste. Il convient de le pointer comme la nouvelle forme de spiritualité qu’il est, au lieu de le confondre avec une démarche de raison bénéfique au fonctionnement de la société. Le temps de la Communauté Economique Européenne CEE est terminé. L’équilibre social ne peut être trouvé sur des fondamentaux illusoires, ni sur des pratiques anti-démocratiques comme celle du fonctionnement gestionnaire de l’Europe. De fait, les choses avanceront encore mieux en Europe quand l’économie cessera d’être considérée comme un bon moyen régulateur des rapports entre les groupes sociaux, ce qu’elle n’est pas plus qu’entre les personnes.

La médiation moderne est à la démocratie ce que l’accueil est à l’entente entre les peuples.

On peut en déduire que la discipline de la médiation (la médiation moderne) ajoute au concept de démocratie une instrumentation performante pour mieux faire vivre cette inimaginable discussion que j’ai énoncée dans le cadre de la résolution des différends. La médiation moderne est à la démocratie ce que l’accueil est à l’entente entre les peuples. Cependant, il s’agit moins de considérer la démocratie comme un système de conciliation ou de négociation, que comme un système de discussion ouvert dans la conduite d’un projet, le projet démocratique qui doit être considéré en perpétuel mouvement.

Ce que la remise du prix Nobel de la paix en 2012, pour la construction européenne n’avait pas réussi à faire, la situation de la Grèce l’a provoqué : le lancement d’une discussion sur le sens européen.

Cette situation est une opportunité de faire venir les citoyens sur l’agora et de changer les marques mouvantes de la démocratie. Elle est l’occasion de faire évoluer le système gestionnaire qui s’est infiltré depuis le XIX° siècle et imposé depuis l’après guerre mondiale, à défaut de quoi l’insécurité frappera régulièrement et les systèmes autoritaires menaceront toujours de se rétablir.

— Un peu de lecture :

Jean-Louis Lascoux

Jean-Louis Lascoux

Directeur de publication de L'Officiel de la Médiation, initiateur de la Médiation Professionnelle et du droit à la médiation, auteur de "Pratique de la médiation professionnelle" (ESF), et de "Et tu deviendras médiateur et peut-être philosophe" (Médiateurs Ed.), Président de l'EPMN.


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