Je me trouve dans un de ces cafés dont la lumière tamisée, les sièges de velours rouge, les meubles et le parquet en teck patiné vous donnent la douce impression que le temps s’est arrêté, comme une parenthèse oubliée au milieu du tumulte de ce monde. Les conversations ne sont que murmures, les tasses s’entrechoquent avec douceur. Puis, une musique prend le pas sur tout autre bruit : Freedom d’Aretha Franklin. Les paroles résonnent dans la pièce avec une intensité particulière et captent l’attention de tous, rappelant peut-être à chacun quelque chose d’essentiel et de profondément humain.
Une question me traverse l’esprit : qu’est-ce que la liberté, au fond ? Est-ce simplement la possibilité d’aller où l’on veut, de parler sans contrainte, de choisir sa propre vie ? Ou bien, la liberté est-elle quelque chose de plus profond, de plus intime, une manière d’exister et de penser par soi-même ?
Tout être humain aspire à vivre librement. Lech Walesa avait déclaré « celui qui a respiré l’air de la liberté ne se laissera pas abattre ». Il semble qu’il faille en être privé pour mieux en comprendre le sens. Il semble aussi que cette liberté donne des vertiges au point de tomber dans ce qu’Étienne de la Boétie a nommé la servitude volontaire.
Mais savons-nous précisément ce qu’est la Liberté ? Certains l’ont imaginé par le biais de l’instruction… tel fut le combat en Indonésie, de Ibu Kartini :
Ibu Kartini, symbole de liberté et d’émancipation mais à quel prix :
Ce fut certes une consécration mais à quel prix… tous les 21 avril de chaque année, l’Indonésie célébre Ibu Raden Adjeng Kartini, symbole de l’émancipation féminine indonésienne car première à revendiquer le droit à l’instruction pour les femmes dans une époque coloniale troublée.
Nous sera t-il permis de dire que Ibu Kartini est sans doute née à la mauvaise période, au mauvais endroit ? que ses idées avant-gardistes ont fléchi sous le poids des traditions ? En fait, bien loin d’être un échec, son action a permis une sensibilisation de l’opinion publique, colonisants inclus. Son chemin était pourtant tout tracé dans la droite lignée de ses ancêtres : Née le 21 avril 1879 à Mayong, elle reçut une scolarisation telle que son rang lui permettait, son père étant Régent de Jepara (ile de Java). Toutefois, à l’âge de 12 ans, elle dut se consacrer à sa future vie maritale, le choix de son époux revenant à son père, conformément aux traditions de l’Adat (1) …
Se débattre dans la tourmente des traditions :
Même si son paternel lui permit de parfaire ses connaissances à domicile au travers des revues, journaux reçues des Pays-Bas, Kartini vécut très difficilement cette période de privation de liberté. Elle l’exprima clairement au travers de ses correspondances échangées avec diverses personnes qui l’aideront dans ses réflexions et dans ce qui deviendra son combat : toute la famille néerlandaise Abendanon dont le père était directeur de l’enseignement, des cultes et de l’industrie en poste à Batavia, Stella l’employée activiste des postes néerlandaises militant pour le droit des femmes, sa principale confidente. (1)
Alors qu’elle n’avait qu’une quinzaine d’années, Kartini avait un objectif bien arrêté : permettre à toute jeune fille de bénéficier d’une scolarité lui permettant d’accéder à la connaissance au sens large, ce qui dans son esprit, signifiait indépendance. Elle était déterminée à achever ses études pour devenir institutrice et fonder une voire plusieurs écoles pour filles. L’idéal était selon elle, d’étudier en Hollande. (2)
Sa motivation était telle que son père céda mais Ibu Kartini dut accepter un compromis qui s’avèrera être fatal : rester en Indonésie… c’est ainsi que toutes les démarches furent faites afin d’obtenir inscription et bourse d’études auprès de l’École Normale de Batavia.
Cependant, très vite la tradition la rattrapa : le régent de Rembang la demanda en mariage ! Kartini accepta à contre-coeur, au vu, dira t-on, de la santé déclinante de son père, par amour et respect pour lui. En fait, avait-elle réellement le choix et le temps était-il au bouleversement des traditions ?! Kartini était semble t-il bien seule pour lutter…
Elle obtint néanmoins le soutien de son époux afin de poursuivre son projet d’ouvrir une école. Cela étant, Kartini ne pourra faire plus puisqu’elle tomba enceinte et, triste destin, décéda des suites de son accouchement, le 13 septembre 1904 à l’âge de 25 ans.
De la sensibilisation à la postérité :
En 1912, inspiré par le travail de Kartini, Coen Van Deventer, avocat hollandais ayant travaillé plus de 17 ans en Indonésie, créera la Fondation Kartini. À son retour aux Pays-Bas, il fut un des porte-paroles du mouvement éthique revendiquant notamment les droits à l’éducation, à la santé, au développement des infrastructures.
C’est dans ce contexte que, dans le prolongement du travail ébauché par Ibu Kartini, s’ouvrit la première école pour jeunes filles en 1912 à Semarang. D’autres suivirent à Surabaya, Yogyakarta, Malang, Madiun, Cirebon…
L’Indonésie rendit hommage à Kartini qui fut érigée au Panthéon des héros nationaux en 1964 par le Président Soekarno. Le 21 avril, jour anniversaire de sa naissance, fut déclaré « Hari Kartini » (journée Kartini)et une statue la représentant fut érigée dans le parc du Monas à Jakarta.
Kartini avait déclaré « Après la nuit, vient la lumière », insistant sur l’importance de l’instruction. Oui, mais…
La liberté par l’instruction ?
Que de mieux que d’accéder à la connaissance par l’instruction, pour briser les chaînes de la soumission et la domination par l’ignorance. C’est un accès à la connaissance mais également à la liberté si l’on y inclut un apprentissage de l’instrumentation de la pensée.
Réfléchir, raisonner au sens de faire usage de la raison, et oui ! Çà s’apprend ! c’est en cela que l’instruction se distingue fondamentalement de la notion d’éducation et Kartini avait semble t-il vu juste en évoquant bien l’Instruction et non l’éducation…
Cette différence est cruciale d’autant qu’il conditionne tout projet sociétal : En France, en 1789, à propos de « instruire n’est pas éduquer », il nous avait été rapporté la citation suivante : « l’instruction éclaire et exerce l’esprit, l’éducation forme le coeur » (4)
Nous ne pouvons qu’adhérer à la première partie mais s’agissant de l’éducation et à y réfléchir de plus près, le coeur n’a rien à voir avec ce qui est en définitive un formatage des attitudes et comportements. Il est une différence fondamentale qui est que :
- L’instruction vise à transmettre des savoirs-faire : apport de connaissances dans la réflexion de celles-ci.
- L’éducation se charge quant à elle, des savoir-être : elle est plutôt normative, avec des transmissions de valeurs morales, d’incitation à accepter des codes relationnels, voire une servitude volontaire sinon une résignation à défaut d’une acception ou d’une soumission.
Plus encore, l’instruction peut seule, permettre à la personne de développer un esprit éclairé, éveillé et de fait critique à l’égard de toutes choses. Pour se faire, il conviendra de disposer de la bonne méthode afin de permettre à tous individus de s’épanouir pleinement… c’est en ce sens que la qualité de l’enseignement est déterminante : les techniques de l’ingénierie systémique relationnelle (ISR) telles qu’utilisées par les Médiateurs Professionnels (5) contribuent à structurer la pensée par une réflexion logique et l’apport de raisonnements. L’objectif est de permettre à chaque personne d’exercer sa libre décision en élargissant le champ de sa conscience dans ses relations à lui-même et aux autres.
Jean-Louis Lascoux, fondateur de la Médiation Professionnelle précise : « ainsi la différence entre l’instruction et l’éducation est que l’éducation est tournée vers le passé, tandis que l’instruction est tournée vers l’avenir. Dans le champ des relations, désormais, l’ingénierie relationnelle vient soutenir l’instruction et apporte une alternative au formatage éducatif, puisqu’elle vient « éclairer et exercer l’esprit » là où il n’y avait que l’idée de faire adopter des règles. Pendant longtemps, l’instruction était inimaginable, aujourd’hui, c’est au tour du modèle éducatif d’être ré-interrogé. » (6)
Le mot de la fin… ou plutôt une anecdote :
N’oublions pas que très paradoxalement dans l’histoire de France, en 1824, le premier ministère affecté à l’enseignement fut le ministère de l’instruction publique sous la monarchie de Charles X. Avec la chute du Second Empire de Napoléon III en 1870 et le retour de la république, c’est l’éducation nationale qui fut privilégiée… Pourtant, les fondateurs de la IIIe République ne modifièrent le nom du ministère qu’en 1932, sous l’impulsion du leader radical Édouard Herriot. Le 11 juillet 1932, Anatole de Monzie, premier ministre de l’Éducation nationale, prononça un discours, dans lequel il s’efforça longuement de justifier le nouvel intitulé, énumérant les grands hommes qui avaient privilégié cette expression dans le passé, parmi lesquels, celui de Robespierre… Le but était selon lui, de montrer qu’il s’agissait de défendre un idéal d’égalité scolaire, de gratuité de l’enseignement et l‘obligation pour l’État d’orienter les aptitudes enfantines ou juvéniles….
Une douce façon de contrôler, ne trouvez-vous pas ? Et quid de l’épanouissement de l’individu et de sa liberté dans tout cela ?…
- Issu du malais qui signifie droit coutumier régissant la communauté.
- Son envie d’indépendance, alors qu’elle n’avait qu’une quinzaine d’années, est telle qu’elle écrira à Stella le 17/05/1902 : « Je désire de tout mon cœur aller en Hollande pour beaucoup de raisons : premièrement parce que je pourrai mieux me préparer là-bas à la tâche que je veux tant prendre sur moi ; deuxièmement, je veux respirer l’air libre de l’Europe pour me débarrasser complètement des restes de préjugés qui sont encore en moi… La Hollande doit faire et fera de moi une femme libre »
- Lettres de Raden Adjeng Kartini – Java en 1900 » Parmi une centaine de lettres, Louis Charles Damais a choisi d’en publier 19. Introduction, préface et notes aident à comprendre l’époque. L’ensemble des lettres de Kartini ont été rassemblées et publiées par M. Abendanon. Elles seront traduites en Bahasa Indonesia, en anglais et plus tard en français. Ces lettres sont écrites au début du 20ᵉ siècle alors que Kartini a entre 15 ans et 20 ans. Dans sa correspondance, elle évoque le besoin d’éducation pour les femmes, souhaite que ce droit soit acquis pour chacune.
- Gazette nationale du 21 décembre p. 802 et s. Interventions de Rabaut Saint-Etienne
- Ouvrages de Jean-Louis Lascoux : – dictionnaire encyclopédique de la médiation (éditions ESF) – Si vous ne tenez pas les brides de votre pensée d’autres s’en saisiront : pour en finir avec la servitude volontaire (Les impliqués Éditeur)




![Livre [nouveauté] : Médiations en milieux hostiles](https://www.officieldelamediation.fr/wp-content/uploads/2023/10/Médiations-en-milieux-hostiles-218x150.png)
























