Du bonnet d’âne à l’Entente

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L’école parle beaucoup des relations entre élèves, et elle en parle presque toujours à partir de ce qui tourne mal. Nous pouvons le vérifier en regardant les cadres qu’elle a installés ces dernières années.

Contre le harcèlement, le programme pHARe impose dix heures par an, du CP à la terminale. Depuis 2024, les écoliers de maternelle et d’élémentaire suivent des cours d’empathie : on y enseigne à des enfants de quatre ans ce qu’il convient de ressentir devant la peine d’autrui. Une norme affective, présentée comme une compétence. Une stratégie interministérielle, copilotée avec le ministère de la santé, fixe à 2037 le moment où chaque enfant aura développé ses « compétences psychosociales » : la relation devient une affaire de santé publique. S’y ajoutent l’éducation à la vie affective et relationnelle, entrée à l’école primaire à la rentrée 2025 et complétée par l’éducation à la sexualité au collège et au lycée ; la médiation par les pairs, rangée depuis 2013 parmi les outils de prévention des violences ; et les cercles de justice restaurative, qui réunissent après un dommage un auteur, une victime et des témoins, et s’incarnent dans la vie scolaire, au seuil de la vie carcérale.

Ce paysage bouge. Selon le Café pédagogique, à la rentrée 2026, plusieurs académies ont supprimé des formations consacrées à la justice restaurative, qu’elles avaient programmées et financées de longue date, prolongeant un mouvement amorcé l’année précédente. Des intervenants se demandent s’il faut y voir l’effet de restrictions budgétaires ou une instruction du ministère. Je retiens le fait : un dispositif né du dommage perd l’appui de l’institution qui l’avait porté.

Six cadres, une même logique. Chacun est né d’un problème à traiter : le harcèlement, la santé, la violence, le tort causé. L’élève n’y paraît que sous trois visages : la victime à protéger, l’auteur à responsabiliser, le témoin à mobiliser. Tout ce qu’il vit d’autre disparaît, c’est-à-dire l’essentiel : la relation ordinaire, ses attentes, ses malentendus, ses ajustements. Trois mécanismes se relaient ici. La psychologisation fait de la relation une affaire de santé ; le moralisme en fait une affaire de bien et de mal ; le juridisme en fait une question de légal et d’illégal. Ensemble, ils produisent des représentations normatives, soupçonnant les uns, incriminant les autres. Aucun de ces mécanismes ne fait de la relation un objet de connaissance. La même logique se retrouve dans la vie professionnelle, où les relations de travail sont largement appréhendées à travers le cadre des risques psychosociaux (RPS) : là encore, la relation apparaît principalement lorsqu’elle devient risque, souffrance, dysfonctionnement ou conflit. 

Le programme pHARe montre où conduit cette entrée par le problème. Il a été généralisé avant que l’expérimentation conduite dans six académies ait livré ses résultats. Déployé à moyens quasi-constants, il forme les personnels en ligne, au niveau de la sensibilisation, sans leur apprendre à accueillir la parole d’un enfant ou d’un parent. Dix heures par an depuis 2022. Les élèves terminent leur scolarité sans avoir appris comment une relation se construit, comment elle se dégrade et comment elle se reprend.

Qu’apprend un élève, dans ces cadres, sur la manière dont une relation se construit ? Il apprend à repérer un harcèlement, à le signaler, à se mettre à la place de celui qui le subit. Il n’apprend pas à comprendre comment une attente déçue devient un reproche, ni comment une place se fige dans un groupe. Autrement dit, on lui montre les accidents de la route sans lui apprendre à lire la route ; on lui montre les conséquences dramatiques de l’humidité et du feu sans lui apprendre tous leurs effets dont certains sont éminemment favorables et bénéfiques.

Où se vivent aujourd’hui les relations des élèves ?

Une élève de quatrième sort du collège. Avant d’atteindre le trottoir, elle a rouvert sur son téléphone la conversation de groupe de la veille. Un camarade en a été retiré. Une phrase l’attend : plaisanterie ou reproche ? Elle ne sait pas. La scène est banale, et elle dit l’essentiel : la relation commencée en classe se poursuit le soir, par des outils connectés, dans des groupes que l’école ne voit pas. Selon l’Arcom, les 12-17 ans passent en moyenne 1 h 21 par jour sur TikTok. À l’échelle de la planète, ce mouvement dessine un village connecté, dont chaque adolescent habite plusieurs rues à la fois.

Réponse des pouvoirs publics : interdire l’appareil. Le téléphone est interdit à l’école et au collège depuis 2018, au lycée depuis cette rentrée ; le législateur a voulu fermer les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, et le Conseil constitutionnel a censuré la mesure. Pendant la journée, l’appareil est interdit. Le soir, la relation passe par lui. L’école empêche la technologie familière ; elle n’enseigne pas la relation que cette technologie permet et facilite.

L’urgence tient à un manque. L’école transmet des savoirs sur les nombres, les langues, le vivant, l’histoire. Sur les relations que les élèves vivent chaque jour, elle ne transmet aucun des savoirs établis. Le recul de la justice restaurative pose la question sans détour : la place libérée ira-t-elle à un nouveau dispositif né du risque, ou à un savoir ? Protéger n’est pas instruire.

Une science de la relation : instruire, pas éduquer

Reprenons. Devant la phrase sur son écran, notre élève ne dispose pas d’un savoir précis. Elle ne sait pas observer qui écrit, à qui et après quel échange. Elle doit faire avec ce qu’elle apprend par elle-même. Elle ne peut qu’interpréter ce que la phrase produit dans le groupe : un silence, une réponse trop rapide, un départ. Elle pourrait lire les mots autrement, mais ce savoir ne lui est pas mis à disposition. Cette phrase contient-elle un jugement porté sur quelqu’un ? Sa propre lecture, plaisanterie ou reproche, n’est-elle pas déjà une interprétation ? Apprendre à reconnaître ce qui qualifie et juge, c’est distinguer ce qui a été écrit de ce que chacun en a compris, c’est saisir comment un malentendu circule et une représentation se fige. Ces opérations s’apprennent, comme s’apprend la lecture d’un texte. Les médiateurs professionnels disposent d’un référentiel technique, des schémas identifiés pour leur universalité ; les schémas qu’ils utilisent constituent déjà une ingénierie opérationnelle. 

Dans le champ scolaire, pour être enseigné, un domaine d’étude a besoin d’un nom. Héritier des Lumières, le philosophe anglais Jeremy Bentham l’avait compris : il a forgé de nombreux termes pour désigner des champs de savoir. Il a proposé en 1816, dans sa Chrestomathia, un tableau de l’ensemble des connaissances à transmettre. 

Au XXIe siècle, le temps est venu de nommer une science de la relation qui ne juge ni n’interprète, qui ne valorise ni ne banalise, qui enseigne et permet d’apprendre : l’étude des relations humaines telles qu’elles se produisent, et l’enseignement des pratiques relationnelles qui en découle. Ces notions restaient impensables tant que l’on tenait le caractère de chacun pour une donnée de naissance et les conflits pour une fatalité. Nous savons désormais qu’une relation change selon la manière dont chacun l’aborde : les médiateurs professionnels le constatent dans chaque médiation qu’ils conduisent. Pour désigner cette science, le terme de « schésiologie », du grec σχέσις, la relation, pourrait convenir. Mais quel que soit l’intitulé, cette science apprend à reconnaître les qualifications ; elle n’attribue aucune intention et ne privilégie aucune conformité. Le cours de mathématiques ne recommande pas certains nombres : il fait comprendre comment ils se comportent ; le cours de physique ne choisit pas entre la glace et la vapeur : il explique comment l’eau passe de l’une à l’autre. Cet enseignement de la relation procède de la même manière.

Ce que cette science n’est pas

Une science de la relation n’est pas une morale : elle ne dit pas ce qu’est une bonne relation. Elle n’est pas une justice. La justice restaurative part d’un dommage, distribue les places d’auteur, de victime et de témoin, et vise, selon ses défenseurs eux-mêmes, à faire évoluer les normes du groupe ; elle se juge au lien restauré. La science de la relation ne part d’aucun dommage et ne désigne aucun coupable. Elle étudie comment une norme se forme dans un groupe, comment un bouc émissaire est désigné, sans substituer une norme à une autre. Elle se juge à la justesse avec laquelle l’élève décrit ce qui s’est produit.

Elle n’est pas non plus un entraînement aux compétences psychosociales. Celles-ci visent des aptitudes de l’individu : réguler ses émotions, résoudre un problème. La science de la relation vise ce qui se passe entre les personnes. Les compétences psychosociales servent la santé et le bien-être ; la science de la relation ne présuppose aucun modèle de bonne relation. Une compétence s’entraîne ; une relation se comprend, par l’observation et l’analyse de situations. Les compétences se mesurent à des indicateurs de santé et de comportement ; cet enseignement, à la justesse avec laquelle l’élève rend compte d’une situation relationnelle.

Le règlement et le savoir

Cet enseignement laisse intacte l’autorité de l’établissement et si ce n’est pas le cas, c’est qu’elle est à revoir. L’école n’échappe pas à une actualisation des comportements des adultes qui y interviennent. Les résistances aux adaptations générationnelles ont toujours créé des affrontements. L’école a pour rôle de regarder les élèves comme des personnes en devenir, capables de penser, de créer des liens et de prendre part à la vie commune, et non comme des sujets en devenir d’humanité, voire des pré-délinquants à encadrer. Face à sa phrase ambiguë, notre élève de quatrième n’a besoin ni d’une alerte ni d’un coupable : elle a besoin de comprendre ce qu’elle lit et ce que cette phrase fait au groupe, pour décider en connaissance de cause de ce qu’elle en fera.

Enseigner les modes relationnels

Lorsque nous offrons à des enfants d’aujourd’hui un enseignement, c’est autant pour nous que pour eux, dans l’immédiateté. Nous le savons. Nous nous rendons compte que nous accompagnons un monde changeant, une vie sociale évolutive. Les frontières ont toujours été présentes dans la vie. La plus grande, la plus limitante a toujours été celle des connaissances et des ignorances. Avec ce monde connecté dans lequel nous vivons, nous en avons la mesure. Nous en avons la démesure. Les enseignements sont autant d’ajouts à la liberté qui s’anime d’altérité. Limitons les dressages éducatifs qui se communiquent par les normes morales, psychosociales, juridiques ; augmentons la transmission des connaissances et des pratiques : enseignons les modes relationnels sans crainte des usages, comme pour toutes les autres connaissances.

Un choix pour la res publica

Toute république transmet quelque chose à ses enfants. Reste à savoir quoi. Un choix se présente de nouveau à ce qui est commun à tous, la res publica : éduquer ou instruire. 

Éduquer, lorsqu’il s’agit de prescrire des manières considérées comme souhaitables de ressentir, de se comporter ou d’entrer en relation, consiste à transmettre des normes. Instruire consiste à transmettre des connaissances permettant de comprendre ces normes, leurs effets et les phénomènes relationnels auxquels elles s’appliquent.

Ce choix a une histoire. En 1792, Condorcet réservait à la puissance publique l’instruction et laissait l’éducation aux familles. En 1932, le ministère de l’Instruction publique est devenu celui de l’Éducation nationale. Le changement de nom, voulu pour l’égalité scolaire, n’a pas tranché la question ; il a placé le mot « éducation » en tête, et c’est sous ce mot que se sont logés, depuis, les dispositifs normatifs. La question revient aujourd’hui par le domaine des relations, là où ces dispositifs se sont accumulés.

Des Assises autour d’une question

Je lance donc un appel à réunir des Assises de l’école du XXIe siècle. Ces Assises se tiennent autour d’une question précise : sur les relations humaines, l’école transmet-elle des conformismes ou des connaissances, et que doit-elle transmettre ?

Trois chantiers en découlent. Le premier dresse l’inventaire des dispositifs existants, de leur origine et de ce qu’ils transmettent effectivement. Le deuxième établit ce que l’on sait des relations humaines et ce qui, de ce savoir, peut s’enseigner. Le troisième examine les conditions d’un enseignement des relations : sa place dans les horaires, la formation des enseignants, les contours de cette science de la relation.

Un comité scientifique à constituer

Des Assises qui interrogent la part de connaissance dans l’enseignement doivent reposer elles-mêmes sur la connaissance. J’invite à constituer un comité scientifique. Il réunira des chercheurs des disciplines qui étudient les relations humaines, sciences de l’éducation, sociologie, psychologie sociale, linguistique des interactions, philosophie, ainsi que des praticiens dont le métier consiste à intervenir dans les relations, parmi lesquels les médiateurs professionnels. Sa mission : fixer le programme des Assises, conduire l’état des connaissances du deuxième chantier, et veiller à ce que les travaux décrivent avant de prescrire.

Chercheurs et praticiens qui souhaitent y prendre part peuvent se faire connaître dès maintenant :

contact@creisir.fr

Les Assises seront ensuite ouvertes à tous ceux que la question concerne : vous, si vous enseignez, dirigez un établissement, conduisez la vie scolaire ou accompagnez des élèves ; vous, si vous êtes élève, parent ou élu. Chacun y apportera ce qu’il observe, ce qu’il sait et ce qu’il fait.

Pourquoi maintenant ?

Et pourquoi pas ? Les programmes pour l’élection présidentielle de 2027 s’écrivent en ce moment. La question de ce que l’école transmet doit y figurer, et elle doit y figurer posée clairement. Instruire, c’est faire confiance à celui qu’on instruit et la réciprocité s’établit. Pour que l’instruction réussisse, les élus ont des devoirs immédiats : ils ne sont pas des acteurs de leur condition ni seulement du présent ; ils ne sont pas seulement des gestionnaires et réparateurs de situations ; ils sont avant tout porteurs d’un projet de société où se conjuguent les héritages, les réalités présentes et les transmissions qui donnent du sens à ce qui se passe, par-delà les frontières, sur notre planète. Et l’instruction est avant toute chose, dans un pays où l’Entente doit être une priorité, une mission de service public.

L’intelligence a toujours eu le temps pour elle ; les élèves, non.

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Jean-Louis Lascoux
"Je prends de l’avance sur les générations futures." Chercheur en Ingénierie relationnelle et médiation professionnelle - CREISIR. Directeur de publication de L'Officiel de la Médiation, initiateur de la Médiation Professionnelle et du droit à la médiation, auteur de "Pratique de la médiation professionnelle" (ESF Sciences Humaines), du Dictionnaire de la Médiation (ESF sciences Humaines), de "Et tu deviendras médiateur et peut-être philosophe" (Médiateurs Ed.), Président de l'EPMN. "... La vie ne m’a pas déçu ! Je la trouve au contraire d’année en année plus riche, plus désirable et plus mystérieuse..." Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, aphorisme 324, 1882