Un conflit qui donne à réfléchir : la SNCM

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Dans quelques semaines pourrait revenir dans l’actualité le résultat annoncé du traitement de la situation de la SNCM. Pour mémoire, la grève de juillet dernier avait abouti à un protocole actant la suspension des perspectives de plan social, contre lesquelles les marins s’étaient insurgés. Le même protocole prévoyait toutefois aussi la poursuite de la négociation avec une échéance de quatre mois, soit jusqu’à début novembre[1]. Même si les médias sont particulièrement discrets, les discussions se déroulent en ce moment-même. On peut imaginer que tout le monde se tient prêt. Les syndicalistes, au nom des salariés, s’arcboutent sur leur projet, à la fois projet d’entreprise et projet social. La direction et le gouvernement se cramponnent plus fort que jamais à leurs orientations, dans un contexte qui a amené le Premier Ministre à solliciter, une seconde fois en cinq mois, la confiance de l’Assemblée Nationale. D’autres parties prenantes gravitent aussi autour de ce conflit. Les commerçants corses avaient, en juillet, choisi le ton de la colère et même de la menace pour faire valoir leur exaspération.

Regardons en détail les forces et les enjeux en présence, du point de vue de la qualité relationnelle et plus particulièrement de la médiation professionnelle. Le gouvernement et la direction de l’entreprise portent la solution la plus unanimement partagée par l’essentiel des pouvoirs en place, en France, mais aussi dans l’Union européenne et dans le monde[2]. Très grossièrement, la SNCM, endettée au-delà du concevable, ne pourrait pas continuer sur la voie du service public, même si c’est historiquement sur ces bases qu’elle fut constituée et qu’elle a déployé l’essentiel de son activité. Ce choix implique la fin du soutien de l’Etat, l’immersion de l’activité dans la libre concurrence et, par voie de conséquence, la suppression d’un nombre considérable d’emplois, afin d’assainir la situation financière et de parier sur une vigueur retrouvée. Cette approche libérale classique ne peut se soucier des retombées sociales qu’elle engendre, notamment du point de vue des salariés et de leurs familles. C’est une constante que des dirigeants de plus ne plus nombreux assument aujourd’hui ouvertement. Nombre de pays de l’Union européenne voient leurs populations massivement privées d’emploi, de logement, de revenus, etc. Cela n’empêche pas leurs dirigeants de pousser des « Hourra ! » de satisfaction dès lors qu’un frémissement de relance pointe au détour d’une statistique. Le bien-être ou la souffrance des populations ne fait pas partie des critères permettant, selon cette école de pensée, de juger l’efficacité d’une politique économique, quand bien même elle serait, par ailleurs, réputée performante[3].

De leur côté, les syndicalistes et les salariés de l’entreprise sont les promoteurs fougueux d’une autre solution a priori contradictoire avec la précédente, ou en tout état de cause présentée comme telle. Dans cette autre vision (tout aussi schématiquement), le critère principal est, précisément, les conditions de vie et de travail des personnels et des populations directement ou indirectement concernées. De cette affirmation découlent plusieurs conséquences. La question de la dette devient secondaire. Il n’y a rien de coupable à emprunter, si c’est au service du développement, cette activité constituant justement la meilleure garantie de remboursement. L’humain est en soi la source et la finalité de toute richesse. Promouvoir le travail humain est donc positif, indépendamment de toute préoccupation de rentabilité dès lors qu’elle devient un corset. A l’opposé, réduire ou dévaloriser le travail humain est nécessairement facteur de régression, même si la dette s’en trouve résorbée. Cette approche suppose, comme on le comprend, un maintien de l’implication de l’Etat, en prise avec la conception en usage de service public.

Du point de vue de la qualité relationnelle, tous les ingrédients du conflit sont ainsi réunis. A savoir, outre les dimensions juridique et technique (en l’occurrence politique et économique) :

  • l’adversité dans la quelle l’affaire baigne depuis plusieurs années et que les commerçants corses ont illustrée avec éclat l’été dernier ;
  • le fait que plusieurs solutions cohabitent de facto, même si c’est dans la conflictualité ;
  • l’impossibilité dans laquelle se trouvent les parties prenantes de rechercher par elles-mêmes de manière raisonnée un moyen de résoudre le problème…

Conscient à la fois des enjeux et de la difficulté, le gouvernement a désigné un intermédiaire, parfois appelé « médiateur » et parfois « négociateur »[4]. Cette ambiguïté est par elle-même révélatrice de la confusion dans laquelle nagent le dossier et son issue. Par définition, un négociateur a en charge de défendre, dans une discussion avec un adversaire, une position particulière, prédéfinie par celui dont il représente les intérêts. Avant même que la discussion soit entamée, le négociateur est d’emblée dans un camp. Et contre l’autre !

Dans ce conflit, personne, jusqu’à présent, n’a sollicité le médiateur professionnel. Que se serait-il passé, pourtant, si tel avait été le cas ? A l’inverse du négociateur, le médiateur professionnel ne représente aucune des parties. En fait, l’efficacité de son intervention repose techniquement sur trois impératifs : la neutralité, l’impartialité et l’indépendance.

Neutralité par rapport à la solution. Le médiateur professionnel, s’interdit de choisir entre des solutions existantes ou susceptibles d’être proposées. Son rôle est de permettre aux protagonistes d’approfondir le contenu et les conséquences des issues qu’ils envisagent, de telle sorte qu’ils se trouvent renvoyés à leur propre conscience, que leurs choix s’opèrent sur la base de leur consentement et en toute connaissance de cause. De fait, qui soutiendrait comme négligeable que des millions de gens soient jetés dans la misère, dès lors que les comptes sont sains ? Inversement, existe-t-il quelqu’un qui, en toute responsabilité, assumerait de faire exploser sa dette sans évaluer les conséquences de sa dépendance au fameux « monde de la finance » ?

Impartialité par rapport aux parties. Marins, syndicalistes, familles, commerçants, employeurs, actionnaires, gouvernement… Le médiateur professionnel n’est l’ami de personne. Il va commencer par simplement aider à rechercher tout ce qu’il y a de légitime dans les positionnements de chacun. Non pour faire un tri selon sa propre sensibilité, susceptible d’aboutir à la « ponte » d’une solution miracle à laquelle tout le monde est trop bête pour avoir pensé, mais bien plutôt pour accompagner les adversaires dans l’exploration de leur propre approche. Ce-faisant, il aide aussi à mettre en évidence tout ce qu’il peut y avoir de maladroit chez les uns comme chez les autres, tout ce qui rend, de part et d’autre, particulièrement illisibles les solutions préconisées. Pour que sa mission aboutisse, il doit œuvrer à l’implication de tous dans la résolution d’un problème dont il convient de souligner qu’il n’est pas le sien propre.

Enfin, l’indépendance par rapport aux pouvoirs de toutes sortes engagées dans le conflit. C’est un élément de la posture du médiateur professionnel expressément convenu dès le départ de son intervention. Il est inimaginable que cet intervenant se voie intimé d’obéir aux ordres ou de se soumettre aux objectifs de l’un ou de l’autre. Cela, est le rôle institutionnel du juge, qui tranche au nom de la loi, ou du policier, qui intervient au nom de l’ordre public, ou du délégué syndical, qui agit au nom des intérêts de ses mandants… Loin de supplanter ces indispensables recours, le médiateur professionnel ne compte pour les protagonistes qu’en vue de s’appuyer sur une expertise ne consistant pas à leur trouver une solution, mais à les aider à le faire par eux-mêmes. Le médiateur est tenu, du fait des règles de déontologie qui l’encadrent, de décliner une mission plutôt que de se subordonner.

Revenons à Monsieur Gilles Bélier, le négociateur du gouvernement. Est-il en situation de garantir une solution élaborée par les parties, donc durable, voire définitive ? Sa mission, confiée par Monsieur Valls et les actionnaires de l’entreprise, vise-t-elle autre chose que promouvoir la solution particulière proclamée par eux comme la seule valable par avance et tous azimuts ? Dispose-t-il de la latitude de ne pas prendre de position préconçue en faveur de tel ou tel ? Et s’il le fait, ne risque-t-il pas sa place, peut-être sa carrière ? D’un strict point de vue hiérarchique, est-il libre de prendre acte de la légitimité des projets en présence et de valoriser les solutions résultant de la réflexion des parties elles-mêmes, y-compris indépendamment d’éventuelles consignes ?

Si tel est le cas, on peut réellement envisager une sortie exemplaire de la crise. Même si l’on est bien obligé de constater que l’imprécision environnant l’office du négociateur tend d’ores et déjà à contaminer le processus, jusqu’à faire douter de son résultat potentiel. « Au fond », est-on en droit de s’interroger, « s’agit-il là d’autre chose qu’une mise en scène dont l’issue programmée d’avance envers et contre les arguments et les besoins, ne servira qu’à imposer la loi du plus fort », éventuellement (mais est-ce même seulement obligatoire ?) en essayant de limiter la casse ?

A l’inverse, si le « médiateur » n’est ni neutre, ni impartial, ni indépendant, une chose est certaine et les médiateurs professionnels, en l’affirmant, prennent date : Monsieur Gilles Bélier ne pourra en aucun cas contribuer en quoi que ce soit à un dénouement susceptible de régler de façon définitive le conflit de la SNCM.

Il convient d’insister sur le fait que personne n’a jamais rien à perdre à mettre en œuvre une démarche de qualité relationnelle et de médiation professionnelle. Outre la neutralité, l’impartialité et l’indépendance comme fondements-même de son action, le médiateur est vigilant à n’intervenir qu’à partir du consentement éclairé des parties. Enfin, la confidentialité enveloppe tout ce qui se dit et se fait dans le cadre du processus… Ainsi, dénuée de tout pouvoir, de quelque nature que ce soit, la médiation professionnelle se voit exempte de tout risque d’échec. Le pire qui puisse arriver, est que l’opération ne serve à rien… Encore que ce cas de figure, purement théorique, ne se vérifie jamais dans la pratique…

A défaut de prendre les choses par le bon bout, celui de sa résolution intégrale et définitive, ce qui peut se passer est facile à envisager. Le gouvernement est déterminé à mettre en œuvre ses orientations. Il ira aussi loin que les résistances qu’il rencontre l’y contraindront. Les salariés, de leur côté, ne peuvent se permettre d’abandonner. Il y va de leur avenir personnel et familial, mais aussi et surtout de la crédibilité même du mouvement social, responsabilité dont ils sont éminemment conscients et fiers. Peut-être le négociateur du gouvernement dispose-t-il déjà d’une panoplie qu’il distille avec habileté dans le cours de la négociation, en fonction du rapport des forces du moment, de l’impatience de ses mandants et des variations d’opinion du public. Le gouvernement a sans doute déjà commencé à réserver les moyens nécessaires pour permettre aux salariés de sauver la face. Quelques manifestations, quelques débats télévisés donnant la parole à des interlocuteurs « très avisés », quelques déclarations frappantes du Premier Ministre exaltant avec lyrisme la responsabilité républicaine… Les plus âgés se verront offrir un départ en préretraite, les plus combatifs entameront une carrière nouvelle, dans un service ou une entreprise nouveaux, les moins chanceux se retrouveront à Pôle Emploi… Chacune et chacun ira traîner son baluchon d’amertume et de déception ailleurs, jusqu’à ce que tout cela émerge, encore et encore, dans un autre conflit, puis un autre… A chaque fois plus haineux et plus désespéré.

Voilà une issue qu’il est simplement raisonnable d’envisager. Mais si elle s’avérait exacte, nous nous trouverions, c’est certain, en présence d’un gâchis pitoyable !

Jésus Rubio

 

[1] « Le préavis de grève est retiré mais si d’ici à décembre, aucune solution pérenne n’était trouvée, ce que nous ne souhaitons pas, il pourrait y avoir le dépôt d’un nouveau préavis (…) Il va maintenant falloir mettre toutes les solutions sur la table pour trouver un projet porteur d’avenir » Frédéric Alpozzo, délégué CGT des Marins à la SNCM, cité par http://www.metronews.fr/marseille/conflit-a-la-sncm-les-salaries-mettent-fin-a-la-greve/mngj!VSplAkd0dLM/. « La question du redressement judiciaire est écartée jusqu’à la fin de l’année » Pierre Maupoint de Vandeul, délégué CFE-CGC des officiers, cité par http://actualite.portail.free.fr/france/10-07-2014/conflit-a-la-sncm-vers-la-fin-de-la-greve/

[2] Ainsi, la SNCM s’est vue condamner à rembourser 440 Millions d’Euros reçus en contradiction avec les règles de la concurrence européenne. « La Cour européenne de justice a confirmé le jugement en première instance qui prévoyait le remboursement (par la SNCM, NDLA) d’aides d’État contraires aux règles de la concurrence européenne. Deux amendes s’étaient en effet additionnées. La première de 200 millions d’euros portait sur des aides perçues lors de la privatisation de l’entreprise en 2006. La deuxième, de 220 millions d’euros, concernait des aides reçues dans le cadre du contrat de délégation de service public remporté par la SNCM pour la desserte de la Corse de 2007 à 2013. Pour la justice européenne, trois types d’aides ont été jugées illégales: la cession de la SNCM recapitalisée par l’État à hauteur de 158 millions d’euros. Puis deux versements supplémentaires de la holding publique, la CGMF, de 8,75 millions d’euros et de 38,5 millions d’euros pour financer un plan social. » Le Figaro, 4 septembre 2014

[3] Deux exemples : les Etats-Unis et l’Allemagne. « Selon l’OCDE, les Etats-Unis sont le quatrième pays le plus pauvre de la zone avant le Mexique, la Turquie et Israël, alors qu’ils sont le troisième plus riche en terme de PIB par tête (45.674 dollars) » http://www.youphil.com/fr/article/04284-la-pauvrete-aux-etats-unis-une-realite-de-plus-en-plus-inquietante?ypcli=ano. « L’économie se porte bien en Allemagne, où le nombre de chômeurs recule. Et pourtant, un Allemand sur sept est aujourd’hui menacé de pauvreté. En République fédérale, l’écart se creuse entre riches et pauvres. Les 10% d’Allemands les plus fortunés se partagent 53% de la richesse nationale. Les 50% les plus pauvres ne possèdent que 1% de la richesse du pays, contre 3% voici 10 ans. » http://www.rfi.fr/economie/20130307-allemagne-pauvrete-merkel-rosler-caritas-crise-economique/

[4] « C’est la raison pour laquelle, vu le climat de tension (car personne ne peut ignorer le climat de tension, vous le savez bien, en Corse comme à Marseille), c’est la raison pour laquelle nous avons nommé un médiateur. Une négociation, au moment ou nous parlons, est en cours et je crois aux vertus du dialogue. » Manuel Valls, 9 juillet 2014, Questions d’actualité au Gouvernement à l’Assemblée nationale, http://www.gouvernement.fr/premier-ministre/sncm-sans-reforme-d-envergure-elle-ne-s-en-sortira-pas. « Pour ce qui concerne la SNCM, le secrétaire d’Etat (Frédéric Cuvillier. NDLA) a choisi de “désigner Gilles Bélier, vice-président du conseil d’orientation de l’emploi, comme négociateur dans le dossier” » Le Parisien, 1er juillet 2014.

Jean-Louis Lascoux
Invité

La situation illustre bien la difficulté actuelle des politiciens et des représentants de l’Etat pour la mise en place d’une démarche indépendante lorsqu’il s’agit de favoriser un dialogue visant une solution pérenne. Merci donc à Jésus d’avoir conduit cette réflexion. Je souhaite souligner un point : la gestion de la SNCM est une chose, la responsabilité de la commission européenne en est une autre encore qui pèse lourdement sur la situation. La demande de remboursement n’est pas réinterrogée. Il conviendrait d’inscrire les représentants de cette commission dans la boucle de la médiation… Heu négociation ! Ils ont une lourde responsabilité… Read more »

hul
Invité

bonjour
1 jour de mer
3 jours à terre ! ?

l’ex FRANCE
3 équipages
1 en mer
1 en congé
1 en maladie
voilà comment on coule son outil de travail

et vogue la galère