Le paradoxe du rétroviseur : la relation du Droit et de la Médiation Professionnelle

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Accompagnement des avocats dans l’appropriation de l’ingénierie relationnelle appliquée en Médiation Professionnelle

La question se pose parfois de savoir comment accompagner des professionnels exerçant des professions dont l’une des caractéristiques est d’être fondées sur un référentiel d’autorité. Ici, le monde juridique fait partie des premiers concernés.

Par exemple, la profession d’avocat s’est déclarée vers la fin des années 1990, comme apte à intervenir en tant que « médiateur ». Cette déclaration n’a pas fait l’unanimité dans ce corps professionnel. Des querelles ont d’ailleurs été très animées :

  • en interne. Fallait-il reconnaître la spécialité « avocat-médiateur » ?
  • en externe, notamment avec le notariat, lequel s’est immédiatement identifié comme « médiateur naturel », en raison de sa posture d’impartialité, au regard de la posture de prise de partie de la profession d’avocat.

Depuis, les choses ont bien changé. Mon livre « Pratique de la médiation professionnelle » (édition ESF) a été en 2001 – et reste – le premier support de cours dans le domaine, avec la définition d’un « processus structuré », relatif à la prise de décision et à l’élaboration de projet, dont l’expression a été reprise dans la directive européenne de 2008 et les textes de la transposition française de 2011.

Une vingtaine d’années plus tard, la formation en médiation s’est développée, animée par des courants de pensée allant de la morale au droit, en passant par les variantes de la psychosociologie, jusqu’à l’ingénierie relationnelle.

Depuis 2016, avec la création du Centre National de Médiation des Avocats, les avocats-médiateurs sont reconnus et ceux formés à la Médiation Professionnelle, titulaires du CAP’M, peuvent s’y faire référencer. Des notaires se forment désormais à la Médiation Professionnelle pour aider leurs clients à résoudre leurs différends.

Le « Code d’éthique et de déontologie des médiateurs », le CODEOME, de la Chambre Professionnelle de la Médiation et de la Négociation – CPMN a ouvert la voie des exigences d’une nouvelle profession et inspiré de nombreux autres codes. L’affirmation de la « médiation obligatoire » que j’ai énoncée, en la retraduisant sous la forme du « droit à la médiation », dans la logique de l’instruction, avec le « manifeste du droit à la médiation » a participé à suggérer des expérimentations, quoique reprise sous une tutelle judiciaire.

Néanmoins, la médiation est ainsi devenue un instrument sociétal, même si elle est encore sous une version que nous pouvons qualifier de « médiation d’autorité », puisque cette conception juridico-judiciaire consiste dans une incitation à rester dans un cadre culturel défini, avec la morale, le droit et la normalisation psychosociale comme référentiels. Mais vu le sens de l’évolution des pratiques, ces conceptions de « médiation d’autorité », qui se fondent sur l’illusion du libre choix dans les relations conflictuelles, sont appelées à s’estomper de plus en plus.

L’émergence d’une profession à part et à part entière : la médiation professionnelle

Il reste que les choses avancent. L’idée de la professionnalisation s’est diffusée dans tous les courants de pensée. L’EPMN et les médiateurs professionnels, titulaires du CAP’M, dans une démarche méthodologique, ont proclamé la profession de médiateur, indépendante de toute autorité de tutelle. Ce positionnement sociétal s’est d’autant plus affirmé qu’il est soutenu par une technicité précise et un point fixe, en amont du « contrat » (dont le contrat social), celui de « l’entente sociale ». L’identification de ce point fixe associé à un corpus de compétences transmissibles

Le travail de recherche expérimental que j’ai conduit a permis d’outiller les médiateurs professionnels avec « l’ingénierie relationnelle ». La profession de médiateur offre ainsi un service spécifique, avec son propre référentiel, sans reposer sur des tiers de compétences ou agir dans un espace social de compensation. Elle est devenue une « profession à part et à part entière ».

Approche comparée du droit et de la médiation professionnelle

Le nouveau paradigme de la Médiation Professionnelle fait sortir des habitudes de pensée. Tandis que le monde juridique repose sur le contrat, le point fixe de la Médiation Professionnelle est celui de l’entente. D’un côté, il s’agit d’une représentation fondée sur une « fiction intellectuelle » (nul n’est censé ignorer la loi), de l’autre, il s’agit d’une représentation émergeant de la motivation relationnelle, soit de la manière dont une relation s’initie, s’entretient ou se restaure. La conséquence directe est une inversion de représentation.

L’inversion d’un paradigme fondateur pour la régulation des relations

En analysant une relation conflictualisée, au travers des conceptions habituelles inhérentes au contrat social, j’ai identifié les composantes d’une relation, quelle qu’elle soit. Il en ressort trois fondamentaux : l’élément Juridique, l’élément Technique et l’élément Émotionnel. Chacun de ces éléments peut faire l’objet d’une approche séparée, ce qui conduit aux manières d’envisager la résolution d’un différend : les approches juridico-judiciaires, les champs d’expertises et les approches relationnelles. En priorisant l’un ou l’autre, les compétences requises pour intervenir de manière pertinente ne sont pas les mêmes.

Selon les conceptions plus personnelles des observateurs, les modalités proposées peuvent variées. Déjà, selon la qualification juridique, la procédure peut changer de tout en tout.

Concernant le champ technique, souvent la seule intervention du juriste peut suffire, mais l’expert appelé peut apporter un éclairage qui lui est propre, ce qui joue sur l’aléa des décisions. Encore, tant que la relation n’est pas envenimée, il reste possible de négocier, et là aussi les compétences du négociateur et l’implication des parties jouent un rôle essentiel. Il reste la partie émotionnelle. Elle est à la base de tout et pourtant elle reste dépréciée, parce que considérée comme irrationnelle. Elle peut être appréciée par le juriste comme nécessitant un dédommagement ou elle peut faire l’objet d’une approche de type curatif avec l’instrumentation des variantes des conceptions psychosociologiques.

En établissant des ponts entre les professionnels de ces trois fondamentaux, des pratiques de médiation sont mise en œuvre. Elles consistent dans l’intervention de tiers dont le rôle est de jouer sur le « raisonnable » en juridique, en technique ou/et en émotionnel. Le référentiel moralisateur pèse ici lourdement, même s’il est le plus souvent masqué par l’habileté du tiers ; c’est de la négociation assistée, de la pédagogie juridique, ou de l’incitation à l’auto-persuasion (la conciliation, le droit collaboratif, la psychosociologie…).

En somme, dans le champ juridique, une relation est abordée au travers des éléments constitutifs d’une problématique en Droit : le Juridique en 1er, le Technique en second et l’Émotionnel en 3ème (JTE)

C’est l’inversion opérationnelle du paradigme qui change tout.

  • les médiateurs professionnels interviennent sur les fondamentaux relationnels, avec une ingénierie d’aide à la prise de décision et de conduite de projet. La Médiation professionnelle positionne ce qui fonde la motivation en 1er, soit la dynamique Émotionnelle, ce qui conduit à une conception secondaire du Technique et à une définition tertiaire de l’aspect Juridique (ETJ).

L’entente plus fort que le contrat

La conception de ce qui est prioritaire n’est pas la même, pas plus que la manière d’envisager le règlement des différends.  L’élément juridique est vu comme ce qu’il est, soit une conséquence idéologique d’une relation, pas un élément créateur. Aucune relation n’est engagée pour une raison juridique. Et pourtant, c’est par là que notre organisation sociale cherche depuis quelques siècles déjà à régler les différends. Toute relation s’engage avec une motivation laquelle est par définition émotionnelle. Aucune relation n’échappe à cette réalité. Vouloir résoudre une difficulté par le traitement d’une conséquence est assez illusoire. Ça peut marcher, mais de manière très insatisfaisante, tant pour les personnes qu’en termes de coûts sociaux, d’où l’importance de faire prospérer la nouvelle profession des médiateurs.

L’élément émotionnel est un élément fondateur universel de toutes les formes de relation, puisqu’il est au cœur de ce qui est la motivation, par-delà les aspects techniques (temps, matériel, argent…). Les recherches en ingénierie relationnelle ont permis d’aborder les problématiques relationnelles comme des projets non comme des procès. Elles ont confirmé le caractère opérationnel des techniques, des dispositifs, des méthodes et des processus facilitant l’aide à la décision appliquée dans la définition des projets relationnels et par conséquent dans la résolution des conflits plutôt que dans leur gestion, laquelle est pratiquée à défaut de savoir faire autrement.

De la difficulté à changer de paradigme pour les auxiliaires de justice

Dans son rôle sociétal, l’avocat est un tiers dont l’approche consiste à placer la personne, dans chacune de ses composantes sociales, sous une tutelle justifiée par une conception autoritaire héritée du modèle souverainiste.

Comparativement, le médiateur professionnel à un rôle de recherche d’entente. Il développe une pédagogie non-autoritaire, associée à une conception visant la libre décision, en dehors de toute codification. Cet état de fait implique, pour celui qui envisage de s’approprier le nouveau paradigme, un cheminement intellectuel dichotomique qui ne peut se résoudre que par la pratique régulière de la médiation professionnelle.

Là où le droit outille les défenses et les attaques, victimise et accuse, renvoie dos-à-dos ou sépare, substitue et met sous tutelle, la médiation professionnelle rétablit la confiance, soutient la reconnaissance, enraye la dynamique de surenchère, accompagne des projets relationnels,  ouvre à la prise de décision, permet à chacun de s’affirmer et, simultanément, de retisser des liens ; c’est la fragilité du contrat et du droit et la performance et la pérennité de l’entente.

Le paradoxe du rétroviseur

Paradoxalement, cette nouvelle conception est vécue comme non « naturelle » par opposition au droit qui apparaît si évident et « naturel » à celui qui s’en est imprégné. Nous sommes ici dans la situation du paradoxe du rétroviseur : ce n’est pas parce qu’on ne voit pas quelque chose qu’il n’y a rien à voir. Ainsi, la confrontation aux concepts et aux techniques de la Médiation Professionnelle peut être vécue désagréablement et conduire le juriste à une critique des pratiques permettant de dispenser le nouveau paradigme ou de la nouvelle instrumentation intellectuelle elle-même. Cette dernière réside dans la recherche causale de ce qui fait une relation, de ce qui la dégrade et de ce qui peut la restaurer, en vue de retourner, non pas dans les conditions d’un contrat, mais dans la restauration d’une entente.

La formalisation contractuelle est un moyen de mémoire, c’est à dire d’enregistrement des motivations et des conditions imaginées au moment de l’élaboration. Ce qui peut porter préjudice à cet instrument, c’est l’interprétation qui peut en être faite. De nos jours, dans la quête de la paix sociale, nous disposons de deux possibilités :

  • soit les parties sont en capacité de discuter de ce qui a été écrit ;
  • soit elles ont recours à un tiers, lequel introduit ses propres interprétations au risque même de porter préjudice et de dénaturer l’une ou la totalité des conventions.

L’avocat qui souhaite mettre en pratique ce nouveau paradigme se retrouve confronté à une modification de sa manière d’aborder les situations relationnelles. Il est amené à revoir le système d’approche d’un grand nombre de « ses dossiers » et à envisager un tout autre process pour permettre à ses clients de trouver, en dehors de toute procédure judiciaire, soit d’une servitude plus ou moins volontaire, une manière plus certaine de mettre un terme à tout différend auquel il peut être exposé.

Ces difficultés d’intégration qui concerne les avocats touche de la même manière l’ensemble des auxiliaires de justice.

La démarche de la médiation professionnelle consiste, dans les situations où la relation s’est dégradée, à restaurer les conditions d’une discussion souvent inimaginable pour les protagonistes et leurs conseils, voire pour les juges et arbitres qui peuvent être sollicités.

C’est ici que la médiation professionnelle a toute sa justification interpersonnelle et sociale. Elle fait intervenir un tiers dont la mission n’est pas de véhiculer une représentation juridique, morale ou psychosociale, mais d’instrumenter l’entente au service des parties.

Le rôle de l’École Professionnelle de la Médiation et de la Négociation

L’EPMN a pour mission de former tous les acteurs traditionnellement impliqués dans les systèmes relationnels. Elle forme ainsi toute personne dont le rôle social est aujourd’hui d’accompagner, de diriger, de manager ou de décider pour autrui.

Il est essentiel que les apprenants, élèves et stagiaires en ingénierie relationnelle et Médiation Professionnelle s’impliquent dans leur nouvel apprentissage, lequel exerce une influence importante sur la manière de considérer les idées, les personnes, les relations et la vie en société. De la qualité de leur implication dépend la performance de leur apprentissage. Pour atteindre cet objectif, l’EPMN a mis en place une charte de l’apprenant.

Du côté de l’EPMN, un ensemble de moyens en présentiel, la fourniture d’un kit de formation et des outils en distanciel parmi les plus performants auxquels les stagiaires sont invités à s’inscrire et à participer avec l’équipe de recherche et de formation.

La responsabilité de l’EPMN est de garantir la qualité de ses dispositifs et de ses outils, de les adapter et de les faire évoluer selon les spécificités d’intervention. Elle est inscrite dans la démarche ISO 9001 qui est suivie et actualisée.

Un travail de recherche est toujours en chantier pour clarifier ce qui peut permettre de démêler les relations difficiles et favoriser la promotion de l’altérité et la qualité relationnelle. C’est dans cette perspective qu’un centre de recherche encore plus mobilisateur est en cours de création.

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