Ultracrépidarianisme ! un art ou un pédantisme ?

0
6969

Ultracrépidarianisme

Voici un concept très vogue qui cache un paradoxe. Et ses promoteurs sont nombreux à s’y fourvoyer. A parler d’ultracrépidarianisme, nous pouvons parler d’amateurisme, de dilettantisme, par opposition à l’expertise. Et rapidement, on peut dénoncer la mystification, la prétention, l’usage du sophisme, voire la tendance complotiste. Mais n’est-ce pas plutôt du pédantisme de la part de ceux qui usent de ce mot ? Je vous propose de faire un point qui pourra bien vous surprendre.

Et si ce que d’aucun appelle l’ultracrepidarianisme était une vaste fumisterie intellectuelle, un de ces concept foireux qui sert des causes élitistes ?

Actuellement plus que jamais, l’une des questions est de savoir quelles sont les compétences réelles de ceux qui prétendent décider pour tout le monde, limitant les libertés, notre liberté. En 1870, un futur ministre avait écrit anonymement 60 pages intitulées « La république des imbéciles ». En 1995, Michel Crozier a écrit « La crise de l’intelligence ». En ce moment, les discours, les affirmations et les décisions politiques, contradictoires, embrouillées, malgré tous les secours médiatiques, vont dans le sens d’un discrédit des personnes en posture de gouvernance. Que pouvons-nous en faire ?

Etes-vous compétent pour parler de la République ? Qu’est-ce que vous y connaissez ? Faut-il être expert pour en parler, connaître la constitution dans le texte ? Et concernant les finances : êtes-vous compétent pour parler d’économie ? Franchement, vous y comprenez quelque chose à cette histoire que les banques inventent de la monnaie pour faire des prêts sans aucun contrôle d’Etat et quand elles font faillite en raison de l’incompétence des gestionnaires, ce sont vos impôts qui renflouent leurs caisses ? Vous avez des idées le réchauffement climatique qui provoque le froid ? Vous avez encore des avis sur les déclarations contradictoires du président et de ses ministres ? Vous donnez votre avis sur ce nouveau vaccin contre la COVID19 qui ne protège pas contre la contamination ? Vous avez des choses à dire sur les confinements répétés, les interdictions de sortir, les obligations d’écrire des autorisations à soi-même, les gestes dits « barrière » et le port du masque qui n’ont aucun effet … A se demander pour qui nous vivons, à défaut de savoir pourquoi.

Hé bien, si vous en parlez et commencez à mobiliser autour de vos propos, on peut penser que vous pratiquer l’ultracrépidarianisme. Et puis ça va vite : ne verseriez-vous pas dans le complotisme ?

Cette pince culturelle tend à coincer des formes de contestation. Un mot savant digne d’une pièce de Molière qui en appelle à l’humilité de ceux qui protestent tandis que d’autres s’emparent des commandes de l’existence et affirment savoir comment la vie doit être vécue.

Et si ceux-là n’y connaissaient pas grand-chose et qu’ils pratiquaient eux-mêmes ce qu’ils dénoncent chez les autres ? Un genre d’effet boomerang en quelque sorte…

L’histoire en quelques mots : le terme « ultracrepidarianisme » a été élaboré à partir de l’expression latine « Sutor, ne supra crepidam » qui fait référence à la compétence du cordonnier, soit « Cordonnier, pas au-delà de la sandale ». Ce mot impossible au scrabble aurait été utilisé en 1809 par William Hazlitt.

La psychosociologie s’en mêle : l’idée serait voisine de la surestimation de ses connaissances et de ses compétences et apparentée à « l’effet Dunning-Kruger », sauf que ce n’est pas tout à fait la même chose. D’abord, l’ultracrépidarianisme tendrait à définir la tendance à parler des choses dont on ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants. Par ailleurs, l’effet Dunning-Kruger serait un biais de la pensée qui concernerait autant les moins qualifiés dans un domaine que les plus qualifiés. Les moins qualifiés auraient tendance à s’exprimer en savants à propos des choses qu’ils méconnaissent et les plus compétents auraient une tendance à penser que ce qui est évident pour eux devrait être facile à comprendre par tous. Les uns se surestimeraient, les autres se sous-estimeraient.

Concernant « l’effet Dunning-Kruger », je n’irai pas plus avant que de constater la généralisation, même à coup de sondage, on généralise et on en tire des concepts. C’est la fumisterie actuelle qui se répand à coup de justification de sondages et de pseudo-études sociologiques.

La référence au cordonnier dans cette locution latine tend à dévaloriser l’intervention d’une personne qui s’exprime sur un sujet qui n’est pas dans son champ de compétences. Voici l’histoire de référence :

C’était dans les années -380-350, en Grèce. Un peintre nommé Apelle de Cos aurait pris pour habitude d’exposer ses œuvres à la vue des passants. Caché et plutôt que d’en rester à ses seules appréciations, il écoutait les critiques des curieux. Un cordonnier aurait remarqué une erreur sur une anse de chaussures. Le lendemain, le même cordonnier constatant que le défaut était corrigé, se mit à critiquer la jambe. L’artiste se serait montré et aurait dit au cordonnier de se limiter à la chaussure, parce qu’au-dessus, il n’y connaitrait rien.

Alors, pour cela, il convient de situer la discussion à l’époque où la sandale était essentielle. Elle était le confort pour un pied et une jambe bien tenus. Cette anecdote met plus en évidence la susceptibilité de l’artiste que l’incompétence du cordonnier. L’abus ici est dans l’usage de l’argument d’autorité de la part de l’artiste qui a prétendu museler le cordonnier lequel s’exprimait légitimement sur ce qui lui était donné à regarder.

A vouloir réduire au silence de manière péremptoire le badaud initialement sollicité, le peintre a montré un manque de cohérence.

Souvenez-vous aussi de cette anecdote : lorsque des experts se sont réunis pour résoudre un problème, ils ont tourné l’affaire dans tous les sens et n’ont trouvé que des solutions qui ne résolvaient rien. Et soudain, l’ignorant est entré dans leur salle de conférence et il a indiqué comment faire. Il est ainsi pertinent de donner la parole aux soi-disant incompétents.

Vous connaissez la formule affirmant que « le cordonnier est le plus mal chaussé ». Ne voyez pas là de la négligence de la part du chausseur. Cette expression sert à justifier des incompétences. Mais à l’époque où le cordonnier était en effet le plus mal chaussé, c’est parce qu’il n’avait pas les moyens de se payer sa propre production. Défiez-vous donc de ces gens qui vous disent d’être humble en raison de votre inculture, c’est sans aucun doute qu’ils tentent de prendre un pouvoir sur vous, sinon ils feraient œuvre de pédagogie, sans contrainte.

On comprend l’importance des cordonniers que l’on pouvait voir dans leur vitrine à découper, clouer, coudre les cuirs, languettes, contreforts, talons et semelles. Ils ont été souvent appelés dans les discours sur la compétence. Nous avons vu plus haut pourquoi. Ici, j’en appelle à un autre auteur pour qui la liberté d’expression n’était pas un obstacle à l’exercice de la liberté de décision. Voici ce que disait Michel Bakounine, en 1870, à propos du rapport à l’autorité :

« Lorsqu’il s’agit de bottes, j’en réfère à l’autorité du cordonnier ; s’il s’agit d’une maison, d’un canal ou d’un chemin de fer, je consulte celle de l’architecte ou de l’ingénieur. Pour telle science spéciale, je m’adresse à tel savant. Mais je ne m’en laisse imposer ni par le cordonnier, ni par l’architecte, ni par le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle. »

Hé oui, la conception véhiculée actuellement par «l’ultracrépidarianisme » tend à délégitimer chacun face à la prétention des experts à décider de son existence, de l’existence de tous ? Ceux qui critiquent les citoyens qui s’expriment et se font entendre à tous propos qui en fait les concernent, ne sont-ils pas eux-mêmes dans le prisme où ils voient les autres. Et plus encore, eux qui veulent tout régenter des vies en ne consultant que ceux qu’ils considèrent compétents, à l’exclusion de tous ceux qui sont concernés, ne sont-ils pas aussi des « toutonomistes », autrement dit des gens qui prétendent tout régenter de nos vies ?

Ne pourrais-je donner mon avis sur ce que je vois, ce que je ressens ? Ne pourrais-je discuter une décision médicale alors que je vais être opéré ? Ne pourrais-je donner mon avis sur les investissements publics, alors que je paie des impôts, etc ?

La liberté de décision peut être exercer dès lors que l’information de qualité est partagée, sinon, c’est l’arbitraire de ceux qui se prétendent « experts » ou qui revendiquent être en droit de décider pour autrui, des manières de vivre, avec leurs conceptions étriquées des choses, voire leurs incompétences cachées qui tendent à être imposés.

L’ultracrepidarianisme n’est pas tant de parler de chose que l’on ne connait pas. Pour ne pas y perdre le latin, l’argument se retourne contre ceux qui veulent disqualifier ceux qui exigent le droit à la parole et en usent comme ils peuvent quand ils sont empêchés.

En réalité, Monsieur Etienne Klein, dont j’apprécie bien de nombreuses vidéos, le néologisme dont on ne voudrait pas sur le jeu Taboo, l’ultracrepidarianisme a son effet ad hominem. Il sert à couvrir un système d’autorité qui tend à clore les débats et faire monter les tensions et les conflits dans la vie en société.

Donnons nos avis sur tout, polémiquons, débattons, réfléchissons, œuvrons avec la raison. Quant à la manière de vivre, c’est la gouvernance qui doit s’adapter, pas la citoyenneté. Parlons de ce qui nous concerne, sans restriction, réfléchissons ensemble, partageons nos idées, usons de nos fantaisies et de la raison, influençons les décisions, confrontons nos points de vue.

Dans tous les cas, nous n’aurons tous de la vie qu’une expérience d’amateurs, alors, pour ce moment de disqualification d’un mot qui vise à nous disqualifier dans le débat public, je vous remercie de votre attention. C’est avec les mots que l’on apprend le plus. Restez libre.

Mots clés complémentaires : céçuikidikiyéisme, ultracrépidarianisme, paralogisme, liberté d’expression, humilité, l’argumentum ad hominem

Personnes citées ou en références :

  • Etienne Klein : https://youtu.be/f89WVeqWe-M
  • Arthur Schopenhauer : L’art d’avoir toujours raison
  • Michel Bakounine : Œuvres complètes
  • Par un futur ministre : La République des imbéciles
  • Michel Crozier, avec Bruno Tilliette, La crise de l’intelligence
  • Pline l’ancien ?
  • Benedikt Meyer : Les sandales romaine, pierre angulaire de l’édifice de l’empire romain : https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2018/09/conquete-militaire-grace-aux-sandales/

Un spot psycho : pour quelques-uns, l’ultracrepidarianisme pourrait être un trouble mental, du genre d’un individu qui aurait fait un braquage après s’être enduit de jus de citron pour se rendre invisible et il n’aurait donc pas compris comment la police pouvait le voir. Mais aussi comment aurait-il été vu pour faire peur ? Blog sur la psychologie et la philosophie : https://nospensees.fr/les-ultracrepidariens-des-personnes-qui-donnent-leur-avis-sans-avoir-de-connaissances-sur-le-sujet/

Article précédentMediateurs.tv en chiffres communiqués par Youtube him-self
Article suivantLa posture du médiateur en période de crise
"Je prends de l’avance sur les générations futures." Chercheur en Ingénierie relationnelle et médiation professionnelle - CREISIR. Directeur de publication de L'Officiel de la Médiation, initiateur de la Médiation Professionnelle et du droit à la médiation, auteur de "Pratique de la médiation professionnelle" (ESF Sciences Humaines), du Dictionnaire de la Médiation (ESF sciences Humaines), de "Et tu deviendras médiateur et peut-être philosophe" (Médiateurs Ed.), Président de l'EPMN. "... La vie ne m’a pas déçu ! Je la trouve au contraire d’année en année plus riche, plus désirable et plus mystérieuse..." Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, aphorisme 324, 1882