Non-non, je ne vous propose pas une énième démonstration d’une illusion d’optique. C’est bon, on en est gavé !
Je suis en train de concocter un ouvrage sur les pratiques de raisonnement. L’idée est de montrer de plusieurs manières comment notre pensée – qui se façonne à un pourcentage très élevé à notre insu – pilote nos manières de raisonner au point que l’on croit que c’est nous qui réfléchissons. Qui est ce « nous » ? C’est quand même très trompeur de ne pas être pilote de notre propre décision. C’est ce que vous allez pouvoir vérifier dans mon prochain ouvrage illustré. En voici un avant goût avant que vous tombiez dans les pièges de vos propres pensées.
Pourquoi certaines phrases vous semblent porteuses de “vérité” vous concernant ?
Lisez cette phrase :
« Vous avez parfois besoin d’être reconnu(e), même si vous savez rester exigeant(e) avec vous-même. »
Elle vous parle ?
Prenez un instant. Ne répondez pas trop vite.
Vous pouvez avoir l’impression qu’elle vous correspond. Qu’elle dit quelque chose de juste. De précis, même. Et pourtant, cette phrase n’a pas été écrite pour vous.
Elle fonctionne pour presque tout le monde.
Reprenons ensemble : pourquoi avez-vous reconnu quelque chose ?
Plusieurs explications viennent spontanément :
- parce que vous manquez de recul
- parce que la phrase est “bien formulée”
- parce qu’elle contient une part de vérité
Ces réponses sont rassurantes.
Elles donnent le sentiment de comprendre.
Elles donnent bien de l’illusion… Oui, elles sont insuffisantes.
Regardons la phrase, mais autrement.
« Vous avez parfois besoin d’être reconnu(e)… »
→ ouverture.
Un point sensible, suffisamment vague pour être accepté.
« …même si vous savez rester exigeant(e) avec vous-même. »
→ rééquilibrage.
Une valorisation qui neutralise le doute.
Ce n’est pas un portrait. C’est une construction. Une structure qui fait deux choses en même temps :
- elle active une identification
- elle empêche la réfutation
Vous pouvez vous reconnaître.
Vous ne pouvez pas vraiment contredire. Les deux segments de phrases ne forment pas une discussion sur une contradiction, mais sur un modèle compensatoire.
Ce type de formulation est connu.
Il a été mis en évidence par le psychologue Bertram Forer.
Mais le point important n’est pas là.
On dit souvent que ce phénomène repose sur la crédulité.
C’est une erreur.
Ce qui agit ici n’est pas une faiblesse du lecteur.
C’est une organisation du discours.
Reprenons encore.
La phrase ne vous décrit pas.
Elle vous positionne.
Elle installe un cadre dans lequel :
- vous êtes lucide
- mais limité par certaines tensions
- capable, mais entravé
Autrement dit :
elle ne dit pas ce que vous êtes,
elle suggère comment vous interpréter.
Le mécanisme devient plus visible si on l’observe ailleurs.
Dans certaines formulations :
- « Être libre, oui, mais il faut encadrer les abus. »
- « Vous êtes ouvert d’esprit, même si certaines limites sont nécessaires. »
Ces phrases ne décrivent pas une réalité : elles organisent ce qui devient acceptable de penser.
Le point décisif est ici :
Vous avez eu l’impression de reconnaître quelque chose.
Mais cette reconnaissance a été produite.
Ce ne sont pas seulement des phrases : ce sont des dispositifs.
Ils ne pensent pas à votre place.
Ils définissent le cadre dans lequel votre pensée va se déployer.
Alors la question change.
Ce n’est plus :
« Est-ce que cette phrase est vraie ? »
C’est :
« Qu’est-ce qui, dans cette phrase, rend sa contestation difficile ? »
À partir de là, quelque chose bascule.
Vous ne cherchez plus à valider ou invalider.
Vous examinez ce qui oriente votre manière de valider.
Et ce déplacement peut suffire à rompre l’évidence. Oui, « peut suffire », parce qu’il vous reste maintenant à réfléchir pour vous approprier cette attention vigilante…
C’est ainsi que vous pouvez être les jouets de phrases choc :
« On peut être solidaire, mais pas accueillir toute la misère du monde. »
En attendant, vous pouvez approfondir en allant puiser un examen approfondi du phénomène sur Academia.edu




![Livre [nouveauté] : Médiations en milieux hostiles](https://www.officieldelamediation.fr/wp-content/uploads/2023/10/Médiations-en-milieux-hostiles-218x150.png)























