Un membre de la conseil national de la médiation placé sous la tutelle du ministère de la justice, le magistrat Fabrice Vert, propose une médiation pour sortir du conflit lycéen. Il s’appuie sur son expérience de juge des référés et sur les accords de Matignon de 1988. Le souci du dialogue est juste. La conception de la médiation qui le porte est décalée par rapport à la situation. Elle place sur une table de négociation un objet qui n’a pas à y figurer : le service public de l’éducation qui garantit l’instruction.
Que mettre sur la table ?
Une négociation suppose des parties qui disposent chacune de ce qu’elles mettent en balance. Dans un conflit collectif du travail, l’employeur peut accorder et les salariés peuvent renoncer. Les lycéens ne réclament pas un avantage. Ils demandent des enseignants, de meilleures conditions d’étude, des bâtiments en bon état et des emplois du temps moins chargés.
Que pourraient-ils céder ? Une heure de mathématiques contre une heure de français ? La réfection des sanitaires contre celle du gymnase ? Ces questions n’ont pas de sens. Ce que les élèves réclament leur est dû.
Le mouvement n’a plus rien d’un différend local. Le 6 octobre, le ministère de l’Intérieur a recensé quelque 256 000 manifestants dans une trentaine de cortèges, dont 56 000 à Paris, et 891 lycées sur 3 700 avaient des cours suspendus en tout ou partie. Les organisations lycéennes et étudiantes parlent de 450 000 personnes.
La réponse a d’abord été policière. Le ministère de l’Intérieur fait état de 6 059 interpellations depuis le 28 septembre, et la Justice recensait 5 060 gardes à vue au soir du 5 octobre. Parmi les personnes interpellées, 87 % sont mineures. Au 5 octobre, plus de 215 élèves, 85 personnels éducatifs et 715 policiers et gendarmes avaient été blessés.
Ce que l’État doit
Le préambule de la Constitution de 1946 l’énonce en son treizième alinéa : « L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. » Le Code de l’éducation fait de l’éducation la première priorité nationale. Nous devrions parler de l’instruction ou de l’enseignement, mais la confusion
Le juge administratif en a tiré les conséquences. Depuis 1988, le Conseil d’État juge que priver un élève d’un enseignement obligatoire pendant une période appréciable constitue une faute qui engage la responsabilité de l’État. Le manque de crédits budgétaires invoqué par le ministre ne l’exonère pas de cette responsabilité. En février 2025, le tribunal administratif d’Orléans a encore condamné l’État à indemniser des familles dont les enfants avaient été privés de professeur de français pendant une année entière.
Le droit fixe donc le cadre. L’État est tenu d’une obligation de moyens : mettre en place les moyens qui répondent aux besoins constatés. Une obligation ne se négocie pas. Elle s’exécute.
Le coût du manque et ce que coûterait le dû
Les besoins sont mesurés. Selon la DEPP, les absences non remplacées ont fait perdre 15,4 millions d’heures d’enseignement en 2024-2025 dans les collèges et lycées publics. Les lycées généraux, technologiques et polyvalents ont perdu 10,4 % de leurs heures, toutes causes confondues. Rapporté à une année de 36 semaines, cela représente près de quatre semaines de cours par élève.
Le dispositif de remplacement ne couvre pas ce manque. Dans le second degré, moins de 12 % des absences de courte durée sont remplacées. La Cour des comptes relève que les effectifs des titulaires sur zone de remplacement ont diminué de plus d’un tiers en vingt ans.
Le coût du dû peut être estimé. Un professeur certifié assure 18 heures hebdomadaires sur 36 semaines, soit 648 heures par an. Les 15,4 millions d’heures perdues correspondent donc à environ 23 800 postes à temps plein. Sur la base d’un coût employeur moyen de 60 000 euros par poste, la dépense annuelle atteint environ 1,4 milliard d’euros.
Ce montant se compare au budget proposé. Le projet de budget 2027 porte les crédits de l’Éducation nationale à 65,5 milliards d’euros, en hausse de 1,1 milliard par rapport à 2026. Ce même projet supprime 1 588 postes d’enseignants titulaires, dont 1 250 dans le public. Le ministère indique lui-même que la loi de finances précédente avait retiré 4 000 équivalents temps plein d’enseignants.
Les bâtiments suivent la même pente. Le projet de loi de finances demande aux collectivités un effort de 5,5 milliards d’euros, soit près d’un milliard de plus qu’en 2026, au détriment de leur capacité d’investissement et donc de la rénovation des bâtiments. Or les régions ont consacré en 2026 aux lycées 4,4 milliards d’euros de fonctionnement et 2,6 milliards d’investissement.
Ces écarts relèvent d’un arbitrage budgétaire de l’État. Ils ne relèvent pas de la médiation.
Porter la parole
À l’échelle nationale, l’action d’un médiateur professionnel consiste à porter la parole des lycéens, des parents, des personnels d’établissement et des enseignants. Il recueille les demandes, les formule avec précision et les transmet au décideur, sans en rabattre le contenu. Porter une parole n’est pas négocier en son nom.
Cette parole se porte en public. Fabrice Vert, formé à une médiation d’obédience (l’institut catholique de Paris) recommande la confidentialité pour protéger les discussions. Or les demandes portent sur un service public financé par l’impôt : la confidentialité n’est pas de mise, chacun a le droit de savoir ce qui est demandé et ce qui est répondu, et en direct.
La parole cherche d’ailleurs ses canaux. Le jour où des dizaines de milliers de jeunes défilaient, la plateforme gouvernementale Agora comptait un peu plus de 1 700 participants à la mi-journée. L’écart entre ces deux chiffres dit à lui seul où la parole circule.
Le Défenseur des droits, l’interlocuteur qui manque
S’il fallait une action de « médiation » à l’échelle nationale, elle reviendrait au Défenseur des droits. Cette autorité administrative indépendante, créée par la loi organique du 29 mars 2011, a pour mission de défendre les droits des usagers des services publics et les droits de l’enfant. Les lycéens sont à la fois l’un et l’autre.
Le Défenseur des droits sait déjà se saisir de ce conflit. Le 1er octobre, il s’est saisi d’office de la blessure d’un lycéen de 14 ans, touché au visage lors d’un blocus à Saint-Ouen-l’Aumône. Le même pouvoir s’applique à la cause du mouvement : le non-respect du droit à l’instruction. La loi organique lui donne les instruments pour cela. Il peut émettre des recommandations, enjoindre à l’administration de prendre les mesures nécessaires dans un délai fixé et, faute de suite, publier un rapport spécial.
Son intervention diffère de la médiation sur quatre points :
- Son objet est le respect d’un droit, et non un accord entre parties.
- Elle présuppose une obligation légale existante, et non des intérêts à concilier.
- Elle opère par l’enquête, la recommandation, l’injonction et la publicité.
- Elle se juge à l’exécution de l’obligation par l’État.
Le Défenseur des droits n’a pas à rapprocher des positions. Il a à faire entendre raison à un gouvernement qui ne remplit pas ses obligations.
La médiation a sa place : dans les établissements
La médiation retrouve son terrain dans chaque lycée. Là, les personnes sont identifiables : proviseur, conseillers principaux d’éducation, enseignants, assistants d’éducation, élèves, élus du conseil de la vie lycéenne, parents, agents de la région. Les sujets relèvent de ceux qui sont présents :
- les modalités d’un blocus et la sécurité aux abords ;
- les suites disciplinaires ;
- l’état précis d’une salle ou de sanitaires ;
- l’organisation d’un emploi du temps ;
- la manière de reprendre les cours après des semaines de tension.
Dans ce cadre, un médiateur professionnel conduit un processus et les personnes prennent leurs décisions. L’enjeu ne se limite pas à éteindre une crise. Il s’agit d’instaurer un dialogue qualitatif entre tous les acteurs locaux, de le restaurer là où il a été rompu, puis de l’entretenir au quotidien. Un fil renoué se casse vite s’il n’est pas tenu.
Pour résumer : au gouvernement d’exécuter son devoir, au Défenseur des droits de le lui rappeler, aux médiateurs formés à la pratique professionnelle de la médiation de faire vivre le dialogue là où il se tisse, dans les établissements, quand aux juristes, qu’ils se forment à la médiation professionnelle pour connaître les périmètres et la mettre en pratique.




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