Faut-il avoir ras-le-bol de la métaphore du verre à moitié… ?

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Une métaphore peut être renouvelée dans son usage. Vous connaissez celle du verre à moitié plein ou vide… Ne vous y trompez pas, l’habitude du traitement d’une information peut être surprise. Je ne vous invite pas à renverser le verre, mais à défaire ce que vous en avez entendu. Avec cette métaphore, je reprends l’histoire de la quantité et la mets en cause ; je passe par une question de poids et fais pareillement. Puis, je termine sur une nouvelle manière de considérer la situation, puisque je vais prendre l’angle de la valeur… valeur financière et morale, pour soutenir l’effort éthique. 

Vous avez donc trois possibilités. Commencez par découvrir la situation de départ…

Quantité. Le verre à moitié vide et à moitié plein, c’est devenu LA métaphore de la perception positive ou négative. On y verse l’optimiste et le pessimiste, le fataliste et le créatif. Il y a ceux qui verraient la crise économique et ceux qui verraient des opportunités. Dans un environnement où les uns cherchent du travail, les autres créent une entreprise de mise en relation professionnelle. Dans une écurie puante de crottin, un héritier se révolte contre l’exposition de ses narines, tandis que l’autre se réjouit d’imaginer qu’il va avoir des chevaux.

La manière de considérer la quantité n’est qu’un point de vue. D’autant que l’observation est déterminée au moment statique de la quantité d’eau dans le verre, mais que fait-on après ? On le remplit ou on le vide ? Tandis que l’on remplit le verre, on dira que le verre est à moitié plein et lorsqu’on le videra, on dira qu’il est à moitié vide. La situation ne restera pas figée. La transposition psychologisante est donc abusive. Vu ?

Alors, si nous passions à une autre manière d’aborder la problématique…

Poids. Gardons ce verre d’eau en main. Soudain, il n’est plus question de quantité, mais de poids. D’après vous, combien pèse-t-il : 200 grammes, 300 grammes ? Plus ?

En fait, son poids n’a guère d’importance. La question encore une fois guide la pensée de celui qui s’y fait prendre. On fixe ici sur la durée de la tenue du verre. La situation devient de plus en plus pénible. Pendant une ou deux minutes, tenir le verre ne pose pas de problème, mais au bout de 20 minutes, une ½ heure, ça devient fatiguant. Ne parlons pas de le tenir une heure ou deux : épuisant.

Ici, on engage le propos sur la pénibilité. Combien de temps résister dans une situation avec une charge qui initialement semblait insignifiante ? On peut aller sur le comportement incident qui, répété, devient du harcèlement. Une manne pour l’approche psychologique.

L’absurde dans cet usage de la métaphore est qu’elle ne résiste pas non plus à la critique. Elle tombe à l’eau comme la métaphore de la grenouille que l’on jetterait dans un récipient d’eau bouillante et qui s’en éjecterait. Tandis que plongée dans de l’eau froide montée progressivement à l’ébullition, le batracien y resterait par un prétendu phénomène d’habituation, puis une sorte de torpeur l’empêcherait aussi sûrement que l’engourdissement, de s’en extraire. Balivernes. La grenouille ne reste pas dans l’eau qui se réchauffe.

Le modèle analogique a souvent un effet séduisant. Mais utilisé de manière sophistique, elle contribue à donner à la réalité une apparence qu’elle n’a pas. C’est ce que nous pouvons appeler de l’affabulation. Le discours psychologisant en est plein.

Ici, c’est encore un usage abusif. Il s’agit de faire passer un message victimaire par le robinet de la psychologisation du fonctionnement humain. Contre toute réalité, il se fonde sur une analogie inexistante, à faire comprendre un comportement qui ne peut se produire de la part d’une grenouille, pas plus que systématiquement de la part des humains.

Valeur. En fait, c’est de valeur dont je veux vous parler ici. Je souhaite vous parler de la valeur de l’eau, de l’eau de ce verre.

Faites l’expérience : essayez de donner un prix à cette eau dans le verre…

Vous savez que notre planète a une ressource essentielle pour toutes les formes de vie, et donc la vie humaine : c’est l’eau. Les sources se tarissent, les eaux sont polluées. Il paraît, selon des propos parfois très apocalyptiques, que le réchauffement climatique menace.

Au temps jadis, on a pêché du saumon dans la Tamise, à Londres, on a bu de l’eau de la Seine, à Paris. L’eau de ce verre est précieuse. Selon vous, combien vaut-elle ?

Si vous vous posez la question de la relativité de la valeur de l’eau selon votre soif, dites-vous bien une chose, à un moment donné, vous aurez soif et c’est à ce moment-là qu’on pourra engager la discussion. L’eau prendra la valeur de votre manque.

On peut rechercher un prix marchand. Pour cela, la provenance est un critère éventuel. Les coût de l’embouteillage et du marketing doivent être pris en compte.

Bref, la valeur de l’eau est devenue une question d’enjeux et d’intérêts, une histoire d’offre et de demande. Sur la planète, il y a ceux qui ont accès à l’eau potable et les autres. En plus, chez nous, les voitures sont lavées avec de l’eau potable, et on tire la chasse des toilettes avec de l’eau bonne à boire.

Ce qui fait la différence, sur la valeur de l’eau, c’est pourtant très simple, ce n’est ni la provenance ni la mise en bouteille, ni le temps d’industrialisation : c’est quelque chose qui est pourtant valorisé financièrement : une question de reconnaissance et de considération.

Il convient de changer de manière d’observer les choses, prendre la posture relationnelle à l’autre. Et vous pourrez vous dire que « Selon que je te reconnais ou te considère, je te donne de l’eau ou je la jette et entre deux, je te la vends. » Voilà le cœur, dirais-je de ce qui fait que l’on donne une valeur morale et financière au chose, rien d’autre. Rien.

Ainsi, si je vois une petite bête qui me paraît sympathique dans un piège, je vais faire en sorte de la sortir de là. Et, simultanément, sans état d’âme, je ne ferai rien, ou bien moins, en proportion, pour tous les humains dans le besoin. Pourquoi ? C’est par manque de reconnaissance, juste une considération plus ou moins hautaine, voire de l’indifférence.

Tous les biens sont comme l’eau, tous les enjeux et tous les intérêts entre les personnes, dans la vie sont comme l’eau. Si vous appréciez quelqu’un, vous pouvez lui donner, mais si vous le considérez, vous lui vendrez. Et, plus, selon la manière dont vous le considérez, vous pourrez peut-être allez jusqu’à détruire plutôt que de donner ou vendre.

Selon que je t’aime ou que je te reconnais dans ta différence, que je te déteste ou te considère avec hauteur, que je t’inclus ou que je t’exclus, la valeur des biens diffère.

C’est avec cette prédisposition que nous abordons les situations de tensions, que nous gérons ou résolvons les conflits. Vous y trouvez ici tout la conception pratique qui articule l’intervention d’un médiateur professionnel : travailler sur la posture des acteurs d’un différend. Aucune morale, aucune bienveillance, aucune loi de référence, aucun référentiel de normalité : un travail postural sur l’altérité.

Ainsi, c’est ce que je constate en médiation professionnelle, c’est que les ententes les plus pérennes résultent non pas de la manière de négocier sur les enjeux et les intérêts, ce qui est une erreur de perception, mais de la manière de percevoir la relation. Changeons notre manière de percevoir une relation et les différends y trouvent une solution en altérité.